Les mots ont été retranscrits au plus proche du témoignage de F., sans remanier ses mots pour les rendre plus « littéraires ». Voilà ce qu’elle nous a confié, mot pour mot, dans toute son authenticité.

 

« Au début, quand on a des problèmes, surtout avec son mari, quand il te fait du mal, tu as envie de lui faire du mal aussi. Aussi quand il buvait. Sa famille savait mais ne disait rien. Au début de notre rencontre, tout allait bien, il me parlait bien, il me respectait. Il ne parlait pas beaucoup mais quand il buvait, là il sortait tout. Au fur et à mesure j’avais peur quand il partait en fête. Par les mots seulement au début. On dirait qu’il voulait pas être avec moi. Ça c’était après le mariage. Je lui disais « tu veux pas arrêter de boire ? » il me disait « non ». Aujourd’hui il boit encore. Il a eu un grave accident au bras. Pour moi, c’est la punition de Dieu. Car le bras, c’est pas pour taper une femme.

Une fois, il arrive, on est avec les enfants en train de prendre le petit-déjeuner et il chavire la table. Ou une fois il arrive de fête dans la nuit et il allume toutes les lumières et il met la musique à fond. Je lui dit d’arrêter, que les enfants doivent dormir parce qu’ils ont école. Il s’en fiche. Parfois, je me réveille, j’ai le fusil sur la tempe. Ou il brûle mon linge. A jeun, je lui disais « il faut pas que tu fasses ça, ça coûte de l’argent, on peut en faire autre chose de cet argent ». Il était violent aussi quand j’étais enceinte. Au bout d’un moment des gens me disaient de partir. J’ai aussi trouvé un amant. Dès qu’il a été violent, pour moi c’était fini notre histoire d’amour. On faisait chambre à part. J’avais décidé ça pour me protéger.

J’avais peur de quitter mon mari pour ma famille, je voulais pas être mal vue. D’ailleurs ils ont jamais accepté que je parte. Je devrais y retourner pour eux. Pour ma grand-mère, un « oui », c’est pour la vie. Ma cousine qui a le même âge que moi lui dit que c’est dépassé ce temps là. Quand je rentre chez moi, c’est très rare, je suis pas toujours la bienvenue. Ce n’est pas que les vieux, même des femmes ! Mon mariage a été coutumier et à la mairie. Les chefs, eux, refusent de signer le divorce. Je dois aller au tribunal pour divorcer. Quand j’étais là-bas, j’avais un camping, mais on me brûlait mon panneau. Mon mari me défendait jamais. Il travaillait, mais son argent, il le buvait. Sa famille me menaçait tous les matins parce qu’ils ont découvert que j’avais un amant. Je suis encore avec lui aujourd’hui. J’ai eu un enfant avec, ma dernière, qui a 5 ans aujourd’hui. Je n’ai jamais montré à mes enfants que j’étais triste. Je suis partie et je me suis débrouillée. J’ai demandé de l’aide aussi, à des personnes de confiance. Au début, mes enfants m’ont beaucoup jugée parce que j’avais un amant, ils étaient adolescents à l’époque, en 2014.

Aujourd’hui je me sens bien parce que je sais que plus personne me fera du mal. On me dit plus « t’as été où ? Avec qui ? T’as fait quoi ? ». Je rentre quand je veux. Je vis avec mes 5 enfants. J’ai le deuxième qui est parti faire des études en France. Mes enfants réussissent, ils ont tous eu le Bac.

Au début, à Nouméa, je vivais dans la cabane en tôle de ma cousine, à Normandie. Y’avait beaucoup de moustiques et des rats, sans eau ni électricité. Ils m’ont mis au foyer après, j’étais avec mes 3 filles. Un jour, une femme est venue me voir. Elle voyait dans ses rêves Dieu lui dire « vas voir F. dans sa cabane ». Elle m’a donné la foi pour avancer et pour calmer mes nerfs.

Je parle à mes enfants de tout ça. Je leur dis « ne faites pas comme papa. La femme est un être humain comme vous, éduquée comme vous… Si vous êtes en colère, partez, partez loin ! ». Je dis à mon fils « si tu tapes ta copine, je vais la chercher, l’emmener dans sa famille pour qu’ils la reprennent ». Il faut comprendre que c’est pas des trucs à faire. Mes fils font la vaisselle et le ménage. Le grand s’occupe bien de sa famille, il fait aussi la cuisine. Mon père aussi faisait ça. Il était maniaque ! Il lavait lui même son linge, il avait sa technique ! ça fait que j’ai aussi élevé mes fils comme ça.

Mon père n’aimait pas mon mari. Il voulait pas que je me marie. Il le sentait pas. Il est décédé après 15 ans de mariage. Ça a été pire les violences après.

Parfois mon mari il tapait sa fille. Et quand elle voulait sortir et que je lui disais non, lui il disait oui. Pour être contre moi. Maintenant elle est grande mais elle traine. Elle ne va plus à l’école. Elle avait une éducatrice, mais après 18 ans c’est fini. Je suis découragée et je sais pas où elle est, si elle est bien, si elle a mangé. Je me fais du souci. Je sais pas quoi faire. Et aussi quand elle rentre à la maison c’est difficile. Les autres la tapent, ils sont en colère avec elle. Et elle, elle sait pas parler doucement.

La plus jeune (la fille de l’amant, ndlr), je leur ai bien appris aux autres que c’est leur sœur. J’ai été fille unique et élevée par mon père. Ça m’a rendue forte et vraie. Ma mère, elle n’était pas très gentille.

Des fois je me battais avec mon mari. Une fois je l’ai piqué avec mon couteau. Un soir au camping j’avais fait à manger pour les touristes. Le grand frère de mon mari est allé les voir et leur a dit de partir. Parce qu’ils sont jaloux ! Alors que j’avais le droit de faire ça, j’étais mariée ! Ils volaient aussi mon champ et ils me volaient aussi chez moi.

Je suis partie sans rien dire à personne. Le 14 août 2014. J’ai pris l’avion le matin tôt.
Lui était au champ. Je lui ai demandé avant « je reste ou je pars ? » il m’a dit « tu pars ».
Arrivés à Magenta, une belle-sœur est venue nous chercher (avec les enfants, ndlr). Ensuite je suis partie chez sa maman. Elles me soutenaient car elles connaissaient la situation. Ma belle-sœur était en colère parce que mon amant ne m’a pas aidé. Mais moi je voulais pas, c’est mon affaire.

Lui, il est gentil. Il boit aussi mais pas méchant. Mes enfants l’acceptent parce qu’il vient de temps en temps. Mais lui il n’assume pas. Il a toujours sa femme. Alors je lui dis « c’est bien de dire mais il faut faire aussi ». Il me dit « un jour je vais le faire », mais jamais ! Alors moi je lui dis « un jour je serai plus là, ou alors j’aurais un autre homme ! » alors il dit « ben essaye ! ». Alors parfois quand on m’appelle je parle en langue et je lui fais croire que c’est un homme ! (rires). On plaisante bien. Alors qu’avec mon mari, jamais. Ses frères étaient pareils avec leur femme. Sur 5, 3 sont violents. 1 est pasteur et l’autre est mort. Ils boivent tous. Mais bon, même sans alcool, la façon de parler, c’était violent.

Il parlait à ses cousins comme ça se passait, notre intimité, comment il faisait…  Alors moi, je ne voulais plus. Je l’énervais. Je m’occupais pas de lui. Je travaillais, je m’occupais de mon côté. Ma priorité, c’était mes enfants.

Quand j’étais petite, je rentrais de l’internat et on buvait la tisane avec mon père. Le matin on sortait et on faisait le café. Le soir je faisais mes devoirs, seule. Puis il m’appelait pour manger. Ma maman n’était jamais là. Elle ne m’a jamais encouragée. J’aimais bien l’école. Je pense que j’aurais pu aller loin dans les études. Mais j’ai travaillé après la 3e. Je me suis débrouillée. Mais j’aurais bien aimé être professeur de maths. Je me suis toujours dit « je serai pas comme ma maman, je serai une bonne maman », j’ai toujours fait tout pour qu’ils réussissent.

La violence n’est pas quelque chose à faire. Car ça n’emmène à rien du tout. Et il faut se confier à Dieu pour les personnes qui vivent dans des situations difficiles. Aujourd’hui je prie matin et soir, ça me renforce pour les obstacles. Je demande à Dieu de bénir mes enfants et moi durant toute la journée. Il faut aussi être à l’écoute et aider les autres, car nous, des personnes nous ont aidés, alors il faut qu’on fasse pareil.

Ne jamais ouvrir ton cœur, tout comme ta porte, à tout le monde. Toujours être forte, la tête haute ! Rester positif, jamais négatif, parce que tu vas jamais y arriver.

 

 

PS : Moi je voudrais que les femmes dans les tribus sachent qu’elles peuvent s’en sortir. Il y a des choses pour les aider. Des assistantes sociales et des foyers.

2 comments

  1. Madame F. vous êtes une femme forte, courageuse. Vous êtes un exemple pour toutes les femmes du caillou, aussi pour les hommes qui vont vous lire.
    Je vous souhaite du bonheur et une bonne santé ainsi que beaucoup d’amour, à vous et vos enfants !!!

  2. Magnifique plein de force et de courage…récit raconté simplement et qui reflète parfaitement la cruauté de la vie…sans artifices.bravo….cela me fait penser au tableau de Frida naïfs et cruels..Courage Madame F

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